Histoire de la géographie en contexte québécois: entrevue avec Raphaël Pelletier

Au menu de la dernière édition des carnets de terrain du blogue du CIRST, notre lectorat est invité à découvrir le travail de Raphaël Pelletier étudiant-chercheur qui se penche sur la géographie et son histoire au Québec. Autrement dit, il étudie la discipline elle-même, sa création, son établissement comme champ disciplinaire et ses pionniers.

Quel est votre sujet de recherche et qu’est-ce qui vous a mené à vous y intéresser?

Dans le cadre de mes recherches doctorales, j’ai entrepris de travailler sur l’histoire de la géographie, à titre de discipline scientifique, telle qu’organisée et pratiquée au Canada depuis l’après-guerre. En me concentrant plus spécifiquement sur le cas québécois, j’entends interroger la structure du champ disciplinaire.

Il faut d’emblée savoir que mon parcours universitaire m’a amené à tanguer entre sciences humaines et sociales d’un côté, et sciences naturelles de l’autre. Après avoir commencé des études de premier cycle en histoire et en science politique à l’université d’Ottawa, j’ai rapidement changé de « camp » – celui de la géographie – dans l’optique de me spécialiser en géomorphologie et en climatologie. En travaillant en ce sens autant que faire se peut, j’ai été amené à suivre un cours sur l’histoire de la géographie. Tout un champ d’interrogations s’ouvrait alors à moi, mobilisant à la fois mon intérêt pour l’histoire et pour la discipline qui était maintenant la mienne.

Au bout de trois années d’études de premier cycle, j’hésitais encore entre la climatologie et la géographie proprement humaine. C’est finalement en histoire de la géographie que j’entrepris de me spécialiser au deuxième cycle, ce qui aura mené à la rédaction d’une thèse de maîtrise sur l’histoire de l’enseignement de la géographie au Québec depuis la Révolution tranquille. L’un de mes objectifs était alors de mesurer l’évolution des rapports entre géographie scolaire et géographie savante en contexte québécois. Rapidement, je me suis buté au fait que très peu de travaux me permettaient de bien cerner l’objet « géographie savante québécoise » dans une perspective pratique. J’ai malgré tout été en mesure de terminer la rédaction de la thèse en contournant, peut-être de façon malhabile, ce grand enjeu.

Une fois venu le temps de penser au doctorat, il s’agissait de la question qui m’habitait au premier chef. J’ai donc approché Yves Gingras afin de travailler sous sa direction, faisant de moi un transfuge à nouveau en quittant la géographie pour revenir à l’histoire.

Qu’entendez-vous par l’interrogation de la structure du champ de la géographie québécoise? De quelle manière parvenez-vous à interroger cette structure?

Parler d’une discipline au prisme du champ et de sa structure implique nécessairement sa conceptualisation à titre d’espace de positions qui, schématiquement, mettent au jour un rapport entre orthodoxie et hétérodoxie ou, dit autrement, entre centre et périphérie. Plus encore, cet appareil théorique permet de problématiser les rapports de pouvoir, alors pensés comme les luttes pour le monopole de l’autorité scientifique en cela qu’elles agissent comme des moteurs de transformations des disciplines.

Interroger la structure du champ de la géographie m’amène ainsi à me pencher sur les rapports sociaux et les pratiques qui donnent forme, de manière effective, à la discipline en contexte québécois et, plus largement, canadien.

Bien, que cette approche soit directement inspirée des réflexions menées par Pierre Bourdieu sur le champ scientifique, mon intérêt pour ce registre d’interrogations me vient d’abord de la lecture d’un texte de Louis Trotier paru dans Le géographe canadien en 1976. Ce dernier, dans un texte liminaire cherchant à brosser un tableau de la « géographie québécoise », insistait alors sur le fait que, pour chercher ce qu’il y a de proprement québécois dans la géographie au Québec, il faudrait davantage se tourner du côté de la pratique que de la théorie décontextualisée. Encore aujourd’hui, je tente de raisonner en ces termes.

Sur une autre note, travailler au prisme de la notion d’autorité scientifique implique la problématisation d’un « dans » et d’un « hors » champ, bref, la mise en branle d’un processus d’inclusion et d’exclusion à partir de la production de frontières disciplinaires.  Si les discours d’acteurs – dont l’excavation dépend du travail d’archives – peuvent être particulièrement utiles, l’étude minutieuse de la production savante (par l’entremise de la bibliométrie, par exemple) m’amène à prendre le pouls de ce qui, à un moment précis de l’histoire, pouvait être considéré comme une partie prenante de la pratique disciplinaire, qu’elle soit hégémonique ou non.

Ainsi, plusieurs outils cognitifs me sont particulièrement utiles. Par l’entremise de l’analyse des rapports interdisciplinaires et du processus de spécialisation, c’est la question des contours de la discipline dans le temps que j’entends approfondir. Par exemple, il y a toute une prise de position épistémologique et sociologique derrière la différenciation entre la géographie et, par exemple, l’urbanisme, les études urbaines, l’aménagement territorial ou encore les sciences de la terre (pour la géographie physique) qui mérite d’être excavée. De plus, penser en termes de rapports interdisciplinaires et de processus de spécialisation permet la comparaison des contextes (par exemple entre le Québec et le reste du Canada) sans tomber dans un essentialisme simpliste. J’essaie d’éviter de penser les pratiques disciplinaires en contexte national à partir d’une conception exiguë et dénuée d’échanges de l’histoire des sciences.

Au travers de vos recherches, avez-vous identifié une spécificité de la géographie québécoise? Y a-t-il des différences historiques entre la structuration de cette discipline au Québec et au Canada? Quelles sont les influences extérieures qui ont déterminé l’évolution de la géographie au Québec à travers le temps?

D’entrée de jeu, j’essaie d’éviter de parler en termes de géographie « québécoise ». D’une certaine façon, cela nous ramène à un ensemble de questions méthodologiques et peut, potentiellement, nous faire passer outre certains traits saillants de la pratique disciplinaire en contexte québécois pour peu qu’il s’agisse d’une pratique partagée à l’échelle du Canada ou du monde francophone.

Plusieurs géographes canadiens, tant francophones qu’anglophones, ont commenté cette question. D’emblée, force est de reconnaître que le « moment » des influences extérieures en géographie, comme dans bien d’autres disciplines, prend essentiellement forme durant les premières décennies de son établissement conséquent dans les universités du pays. Ainsi, entre les années 1930 et 1970, on peut observer un afflux important de géographes étrangers, qui, dans bien des cas, vont venir « peupler » momentanément les jeunes instituts et départements canadiens. Dans les universités de langue anglaise, la présence de géographes britanniques et américains sera notable. Du côté du Québec francophone, c’est une influence de l’Europe francophone qui prime.

Il ne faudrait pas non plus passer sous silence l’importance névralgique des géographes canadiens qui, devant l’impossibilité de se former à la discipline au pays, se sont temporairement expatriés en France, au Royaume-Uni ou encore aux États-Unis dans le but de recevoir une formation avancée. De retour au pays, ces géographes deviendront la figure de proue de la discipline.

En somme, l’influence étrangère prend deux formes sur le plan sociologique, mais a bien entendu des ramifications quant à la conception de la pratique disciplinaire. C’est ainsi que la « géographie française classique », synthétique et généraliste, primera un temps dans les universités québécoises, alors que la géographie plus appliquée et axée sur la spécialisation, s’imposera comme une norme ailleurs au pays. Bien entendu, cela est dit simplement : le portrait est évidemment plus complexe.

Depuis lors, des ponts ont subsisté entre le Québec et la France, proximité culturelle et linguistique oblige. Ainsi, des géographies sociale et culturelle originales se sont développées au Québec depuis les années 1970, conditionnées notamment par la proximité de certains courants qui, ailleurs au pays, ne faisaient pas l’objet de discussion. En témoigne, par exemple, l’importance névralgique du concept de territoire ou encore la réception des travaux sur l’espace vécu chez les géographes francophones, tendances qui n’ont pas vraiment d’équivalent chez les géographes anglo-américains. Il ne faudrait pas pour autant nier toute originalité proprement québécoise à la géographie qui s’y pratique, notamment vis-à-vis de la France. En effet, la géographie, surtout humaine, demeure fortement indexicale, c’est-à-dire qu’elle tire ses problématiques et son sens du contexte historique et géographique de sa pratique. Pour ne prendre qu’un exemple, la géographie des espaces francophones, de la francophonie nord-américaine ou encore de l’américanité québécoise seront particulièrement actives au Québec.

C’est là, à mon avis, que penser le tout en termes de domaines de spécialisation, ou « spécialités », et des rapports entre les disciplines permet de cerner les spécificités d’un ensemble de pratiques dans un contexte géographique et historique donné en tenant compte des différentes échelles d’interactions (nationales et internationales), sans pour autant tomber dans un essentialisme qui pousserait à concevoir la discipline comme une succession de vases clos ou une hégémonie parfaite.

Qu’est-ce que le rattachement à un centre de recherche vous a donné durant votre parcours aux cycles supérieurs?

D’entrée de jeu, je dirais que mon rattachement au CIRST m’a donné accès à une communauté de chercheurs ayant en commun de s’intéresser à la science dans ses ramifications sociales, historiques, épistémologiques et politiques. Pour quelqu’un qui se tourne de manière conséquente vers l’histoire et la sociologie des sciences après un parcours disciplinaire somme toute « classique », il s’agit-là, sans contredit, d’un accélérateur d’apprentissages. J’ai ainsi pu me familiariser avec toute une littérature historique et sociologique ainsi qu’avec les enjeux qui s’y rattachent grâce au dynamisme du Centre. En plus de me permettre d’ajouter une corde à mon arc et de pouvoir bénéficier d’opportunités de financement, le fait de baigner dans un tel environnement m’amène à créer des liens avec des collègues qui, bien que travaillant sur d’autres thèmes, demeurent réceptifs aux enjeux sur lesquels je travaille. Cet espace de discussion est bien rapidement devenu indispensable pour mes recherches.

En conclusion, quel emploi aimeriez-vous occuper à la fin de votre parcours universitaire et en quoi vos études actuelles vous permettront, selon vous, d’y parvenir?

Au cours de mon parcours universitaire, j’ai été en mesure d’acquérir et de parfaire un ensemble de compétences et d’habiletés particulièrement utiles dans les domaines de la recherche et de l’enseignement.

Conséquemment, le milieu universitaire constitue pour moi une avenue intéressante en cela que ces champs de compétences s’y trouvent combinés. Compte tenu de la conjoncture propre au marché de l’emploi universitaire en sciences humaines et sociales, il m’apparaît sain de garder un esprit ouvert.

Ainsi, tout emploi m’amenant à mettre à profit mes capacités de synthèse, d’analyse, de rédaction et même d’enseignement, serait pour moi une option des plus envisageables (analystes, professionnel de recherche, consultant). En outre, la stimulation intellectuelle et le contact humain m’apparaissent comme des critères primordiaux.

Ce contenu a été mis à jour le 25 novembre 2020 à 10 h 31 min.